Elle est amnésique et munie de deux passeports, sans parler du diadème et de la lingette rince-doigts. Elle reprend ses esprits dans un aéroport parisien. Que fait-elle là ? Part-elle ? Arrive-t-elle ? Ses passeports, elle n’ose pas les regarder, les gens normaux n’ont pas besoin de les lire, ils savent ce qu’ils contiennent. Rkvaa est surtout dotée d’un humour à toute épreuve. Rkvaa ? Oui, l’héroïne de Double nationalité. L’un de ses passeports est français, mais son autre pays ? D’après son prénom ? Difficile à deviner ? (Deux indices : les tintinophiles penseront à la Bordurie... Les habitants de ce petit pays sont « privés de thalassothérapie »...).

Le titre Double nationalité est grave, il pourrait être celui d’un témoignage larmoyant ou d’une étude sentencieuse, mais l’ouvrage de Nina Yargekov est un roman, un roman jubilatoire, parfois même hilarant.

Le parti pris de la fiction n’empêche évidemment pas une grande vérité dans l’expression du vécu de tous ceux dont les ancêtres n’étaient pas Gaulois. Ils se reconnaîtront et retrouveront leurs démêlés avec leur deux cultures. Ils compareront avec leur propre façon de gérer le choc des cultures en soi. La capacité à en rire ne vient pas de la légèreté du sujet, mais de la capacité de l’auteure à prendre du recul et à son authentique talent littéraire.

Nina Yargekov, jeune écrivaine et traductrice, sociologue de formation et à sa façon, n’en est pas à son premier roman, mais Double nationalité a été particulièrement remarqué fin 2016. Il a reçu le prix de Flore, récompensant un « talent prometteur », avec pour critères, « l’originalité, la modernité, la jeunesse », dixit le site officiel du prix créé par Frédéric Beigbeder. Trop tard, si vous aviez, vous aussi, des choses à dire sur le sujet. À vos plumes originales et modernes si convoitez ce prix donnant droit (entre autres) à un verre de Pouilly chaque jour au café de Flore pendant un an.

Nina Yargekov, Double nationalité, P.O.L, 2016, 684 p., 23,90 €.

Version numérique : https://www.bookeenstore.com/ebook/9782818040386/double-nationalite-nina-yargekov 16,99 €.

Le Dersim : une région au Nord de Kharpert comprenant encore, à la fin du xixe siècle, des zones indépendantes que l’Empire ottoman n’a jamais pu administrer. Kurdes Kizilbaches et Mirakians (des Arméniens organisés en tribus féodales exactement comme les Kurdes, mais ayant gardé leur religion et leur langue) y règnent en maîtres en suivant leurs propres coutumes. Un monde à part où la population s’est toujours battue et a vaincu les Ottomans.

L’auteur livre dans cet ouvrage un récit de ses deux voyages ainsi qu’un précis ethnographique présentant la topographie de la région, mais aussi l’ensemble des pratiques sociales de ses habitants (organisation sociale, structure des maisons, fiançailles et mariages, croyances, médecine, etc.).

Ce texte, initialement paru à Tiflis en 1900, est donc capital d’un point de vue ethnologique et historique et apporte à ces disciplines des savoirs nouveaux que la traduction en français de Jean-Pierre Kibarian, les notes d’Erwan Kerivel, les illustrations, la carte et les riches annexes permettent de porter à la connaissance de tous. Il permet en particulier de réexaminer l’idée que l’on se fait souvent de la soumission des populations de l’Empire. L’histoire montre l’exemple des habitants du Dersim qui ont refusé toute allégeance et ont toujours constitué un cauchemar pour la Turquie.

Antranik, Dersim, Carnets de voyages chez  les Kizilbaches et les Mirakians (1888 et 1895).

Texte présenté par Jean-Pierre Kibarian et Erwan Kerivel, traduit de l’arménien par Jean-Pierre Kibarian.

Société bibliophilique Ani, 2017, 250 p., 28,5 €Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Erevan à l’heure de la supposée modernisation urbanistique : son Boulevard du Nord, ses centres commerciaux... et la population chassée par le béton.

Le roman graphique de l’écrivain Viken Berberian et du dessinateur Yann Kebbi s’attaque à ce problème. L’énorme boule suspendue à un cable, qui se balance tout au long des pages et pulvérise tout ce qu’elle heurte, symbolise la folie destructrice de ceux qui, depuis quelques années, croient moderniser la ville en la coupant de son histoire et en expropriant les habitants.

Certaines villes sont détruites par les guerres, mais d’autres sont défigurées même en temps de paix, « par négligence ou mauvais goût ».

Dans le roman, le fautif est un magnat du béton, dont l’idéal artistique est le « brutalisme architectural ». Son fils, architecte raté mais illuminé, a de grands projets, qui vont tourner court.

Les auteurs lâchent la bride à leur imagination et font quelques trouvailles amusantes : des répliques, des éléments du dessin. De là à mériter toujours l’accueil très favorable de la critique – « les piques hilarantes » de Viken Berberian (Le Monde), « les dessins flamboyants de Yann Kebbi qui rappellent les audaces fauves de Delaunay ou de Dufy » (Libération) – on peut en discuter.

La maison d’édition présente justement, sur son site, un extrait de l’ouvrage.

Viken Berberian, Yann Kebbi, La Structure est pourrie, camarade, Actes Sud BD, 2017, 26 €.

Il y avait déjà le Double assassinat dans la rue Morgue, mais c’était une fiction d’Edgar Poe. Le Triple assassinat au 147, rue Lafayette, lui, est tristement réel. Le 9 janvier 2013, Sakine Cansız, Fidan Doğan et Leyla Saylemez, militantes de premier plan du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) sont abattues en plein Paris, dans un bureau du parti. Aucune trace d’effraction, aucun signe de lutte des victimes : le meurtrier est un familier, mais dont le mobile est forcément politique.

Au matin, une foule de Kurdes et de sympathisants sous le choc se rassemble devant l’immeuble. « La colère est venue avec le jour. La foule scande : « Turquie assassin! Turquie assasin! » Personne ne croit à un cambriolage qui aurait mal tourné. Il se murmure que le meurtier serait revenu sur les lieux de son crime. Personne ne se doute alors qu’il est là, parmi eux. Sans un mot, immobile. Engoncé dans sa parka verte. [...] Ömer Güney : trente ans. Lorsqu’il est placé en garde à vue huit jours après les meurtres, la communauté kurde est absourdie : celui qui est soupçonné d’avoir abattu leurs trois camarades est l’un des leurs. » (p. 44).

Le 10 janvier, Laure Marchand, correspondante de presse à Istanbul, se met au travail. Elle a déjà mis ses compétences en matière d’investigation au service d’enquêtes comme La Turquie et le fantôme arménien (avec Guillaume Perrier, Actes Sud, 2013).

Le pays de l’Angkar. Ce n’est pas une destination exotique et paradisiaque, c’est le pays de « l’Organisation », le Parti communiste khmer rouge, régime de terreur qui a organisé la destruction de 2 millions de cambodgiens entre 1975 et 1979.

La jeune Phandarasar, issue d’une famille de notables, belle et brillante étudiante à l’avenir prometteur dans le Cambodge royaliste a été prise dans la tourmente et la folie meurtrière du régime de Pol Pot qui a anéanti le quart de la population de son pays.

Ce quart était tout ce que le Cambodge comptait d’élites : personnes instruites, artistes, moines bouddhistes, etc. Les khmers rouges ont liquidé tous ceux qui n’étaient pas illétrés. La jeune Phandarasar et sa famille ont fait partie du lot. Soumise à la famine organisée, au travail inhumain, aux tortures, la plupart des membres de cette grande famille d’une soixantaine de personnes a péri. Phadarasar a pu sauver l’un de ses fils et une sœur. Pour eux, elle a voulu survivre, avec eux elle a pu se recontruire lentement en France.

« Mon histoire est celle d’une lutte pour survivre » écrit Phandarasar (p. 195). Son récit est franc, direct. Elle le livre avant tout pour ses descendants et pour que tous sachent.

Son récit a aussi valeur juridique car l’auteure s’est constituée partie civile en 2008 dans les procès contre les tortionnaires khmers rouges. Elle est retournée à Phnom Penh pour témoigner contre eux.

Phandarasar Thouch Fenies, Une famille au pays de l’Angkar, éditions Tensing, 2016, 221 p., 15 €.