famille angkar 151 250Le pays de l’Angkar. Ce n’est pas une destination exotique et paradisiaque, c’est le pays de « l’Organisation », le Parti communiste khmer rouge, régime de terreur qui a organisé la destruction de 2 millions de cambodgiens entre 1975 et 1979.

La jeune Phandarasar, issue d’une famille de notables, belle et brillante étudiante à l’avenir prometteur dans le Cambodge royaliste a été prise dans la tourmente et la folie meurtrière du régime de Pol Pot qui a anéanti le quart de la population de son pays.

Ce quart était tout ce que le Cambodge comptait d’élites : personnes instruites, artistes, moines bouddhistes, etc. Les khmers rouges ont liquidé tous ceux qui n’étaient pas illétrés. La jeune Phandarasar et sa famille ont fait partie du lot. Soumise à la famine organisée, au travail inhumain, aux tortures, la plupart des membres de cette grande famille d’une soixantaine de personnes a péri. Phadarasar a pu sauver l’un de ses fils et une sœur. Pour eux, elle a voulu survivre, avec eux elle a pu se recontruire lentement en France.

« Mon histoire est celle d’une lutte pour survivre » écrit Phandarasar (p. 195). Son récit est franc, direct. Elle le livre avant tout pour ses descendants et pour que tous sachent.

Son récit a aussi valeur juridique car l’auteure s’est constituée partie civile en 2008 dans les procès contre les tortionnaires khmers rouges. Elle est retournée à Phnom Penh pour témoigner contre eux.

Phandarasar Thouch Fenies, Une famille au pays de l’Angkar, éditions Tensing, 2016, 221 p., 15 €.

petit pays 150 220Il est des livres dont on ne se libère qu’en les terminant, mais on continue longtemps à vivre dedans. On n’a pas envie d’en parler, mais seulement de crier au monde entier : Lisez-le !

Pour en parler tout de même : le récit commence comme la Guerre des boutons, mais l’angoisse plane déjà, car on sait que le petit pays est le Rwanda, ou le Burundi voisin, où l’auteur – de mère Tutsi – a passé son enfance. Pourtant, la première partie du récit : l’évocation de l’enfance, de la bande de potes, de ce père si fort, de cette mère si belle, si libérée, est si drôle qu’on espère échapper à la catastrophe. On vit avec le narrateur dans ce monde enchanté et on mesure, dès le début, incrédule, tout ce qui va être perdu.

Gaël Faye était déjà rappeur (« Petit pays » a d’abord été une chanson). Son entrée en littérature avec ce premier roman est une remarquable réussite. D’une écriture souple et directe, le Petit pays a été plébiscité, notamment par les lycéens et les étudiants et la multitude de récompenses reçues, comme le Goncourt des lycéens, prouve que les prix sont parfois très bien décernés.

Gaël Faye, Petit pays, Editions Grasset, 2016, 224 p., 18€

le carnaval des ogresAbdul Hamid, le Sultan rouge. Mehmet Talaat, le « Pacha pomak ». Artin Meguerditchian, le collaborateur qui a établi la liste des Arméniens à arrêter le 24 avril. Voilà quelques uns des sinistres personnages de ce carnaval des ogres, voraces en vies humaines.

Dans cette tourmente, Soghomon Tehlirian est le glaive de la justice.

L’histoire a déjà été traitée (Opération Nemesis, Justicier du génocide arménien, etc.), mais jamais comme dans le Carnaval. Ce récit marque un changement total d’approche en s’affranchissant de la pédagogie historique, tout en étant solidement étayé sur les faits. Sa rédaction est comme en « caméra subjective ». Les « Je » se multiplient et se diversifient. Le « Je » du sultan rouge, celui de Talaat, celui de Tehlirian. L’écriture, dense, nerveuse, fait pénétrer dans les replis cérébraux des personnages. Selon les cas, dans leurs angoisses, leur souffrance, leur folie. Le lecteur est lui-même pris dans la tourmente. Palais de Yildiz, résistance de Van, Deir ez-Zor, Boston, Berlin. Les chapitres sont courts et la prose, pressée, percutante.

Le carnaval des ogres est la première publication de la toute jeune maison d’édition lyonnaise « Les gens du blâme » qui s’annonce courageuse et exigeante.

Philippe Villard-Mondino, Le carnaval des ogres, Éditions Les gens du Blâme, 2016, 187 p., 15 €.

nega lobry 135 200Génocide, négation, pénalisation de la négation... Depuis plusieurs années, des strates successives se sont accumulées. La loi Gayssot date de 1990 : une génération entière a grandi dans ces problématiques, qui sont de plus en plus loin d’être réglées. Les différentes instances se contredisent mutuellement : Parlement et Conseil Constitutionnel, justice d’un État et Cour européenne de Justice... Où est le droit ?

L’ouvrage d’Alexandre Lobry clarifie énorménent les idées sur ce sujet.

Un aspect de son approche est historique. Il retrace les principales étapes du processus par lequel la France a voulu légiférer pour pénaliser la négation des génocides et crimes contre l’humanité. Il situe également ces étapes dans leur contexte : comment et pourquoi la loi Gayssot est-elle née dans la France des années 90 ?

Mais l’essentiel du travail d’Alexandre Lobry est juridique (cet ouvrage est issu de son master II de droit). Avec une grande précision et également beaucoup d’objectivité, l’auteur explique les enjeux et les arguments qui s’opposent. Il donne une vision particulièrement claire des problématiques en mettant en évidence les tensions, comme l’indique déjà le titre : d’un côté, il est juste de ne pas nier la vérité sur les violences de masse; d’un autre côté, il est juste de respecter la liberté d’expression. À un moment donné, il y a conflit entre les principes. C’est à ce moment-là que nous sommes arrivés, semble-t-il, avec la question de la pénalisation ou non de la négation du génocide des Arméniens dans un contexte de remise en cause des lois jugées mémorielles.

Le plan de l’ouvrage est explicite, les paragraphes courts et concis.

Par sa clarté et maintenant par sa publication, cette étude est désormais accessible à tous.

Alexandre Lobry, Négationnisme et liberté d’expression, Éditions universitaires européennes, 2016, 102 p., 39,9 €.

france face geno 130 200« La mobilisation des élites intellectuelles nationales [françaises] ne peut éclipser le complet abandon auquel sont livrés les Arméniens ottomans au cours de l’ultime phase de leur histoire ». Dès son avant-propos (p.12), l’historien Vincent Duclert pointe la contradiction entre les valeurs défendues par les « forces intellectuelles et morales » et officiellement proclamées par les États et la logique – plus que pragmatique – de puissance impériale. Si ce divorce est connu en général, c’est la forme qu’il prend dans le cas de la France face au génocide des Arméniens que Vincent Duclert étudie ici précisément. Ce cas est emblématique car la tension entre les deux approches y est extrême : les idéaux universels réputés constitutifs de la République française plus que de toute autre et la réalité de sa politique étrangère dans l’Empire ottoman sont en opposition. Le sauvetage même des résistants du Musa Dagh montre ce que la France pouvait faire et n’a pas fait. La tension est accentuée par l’engagement des « intellectuels », à partir de l’Affaire Dreyfus au moins, venant inlassablement rappeler à l’État, ses devoirs juridiques et moraux.

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