On croyait les peuples autochtones des États-Unis disparus (existe-t-il encore des Sioux et des Apaches ?) et leur culture morte et enterrée : westerns, réserves et folklore ; mais un documentaire récent sorti sur les écrans vient corriger le préjugé. « The Ride », de Stéphanie Gillard filme la chevauchée annuelle de dizaines d’ados Lakota qui parcourent 450 km pour commémorer le massacre de leurs ancêtres à Wounded Knee (1890). Les adultes qui les encadrent leur expliquent leur histoire et leur redonnent de la fierté.

À partir de là, on a envie d’en savoir davantage sur la façon dont les « Indiens » ont maintenu leur existence et leur identité et on découvre, dans l’étude de l’historienne Élise Marienstras, La Résistance indienne aux États-Unis, qu’ils n’ont en fait jamais cessé de lutter.

Lutter d’abord pour leur survie. Le nombre d’autochtones aux États-Unis avant l’immigration des Blancs est estimé à 10-12 millions. En 1890, il n’en restait plus que 230 000. Les massacres, certes, comme à Wounded Knee, mais aussi les épidémies, la stérilisation forcée des femmes, etc. Pourtant, le recensement de 2010 enregistre 2,8 millions d’ « Indiens » aux États-Unis (grâce à un bon taux de natalité et à une réforme de leurs croyances leur permettant d’accepter la vaccination).

Comment l’ancien « dirigeant novateur », « démocrate, proeuropéen » est-il devenu le despote d’aujourd’hui en « quinze ans au sommet » ?

Pour retracer ce parcours et expliquer l’apparent paradoxe, Guillaume Perrier, journaliste longtemps en poste à Istanbul et co-auteur avec Laure Marchand de La Turquie et le Fantôme arménien, fait un détour par les années de formation du jeune Erdoğan. La collection « Dans la tête de... » impose à l’auteur un minimum de psychologie (origines modestes, père violent, scolarité au lycée de formation des imams et des prédicateurs...); mais Perrier abandonne vite ce terrain pour développer une analyse plus politique de l’ascension d’Erdoğan vers la « confiscation du pouvoir ».

La clé du succès ? Des revirements constants. Alliés d’hier maintenant persécutés (Gülen et ses prétendus partisans : « 170 000 limogeages dans la fonction publique, 40 000 emprisonnements »), anciens ministres humiliés (Davutoğlu), anciens ennemis devenus alliés (Poutine)... Erdoğan utilise, manipule et jette. Tout est moyen pour arriver à ses fins, ses choix ne sont dictés par aucun autre principe que la possession du pouvoir. Et sa rhétorique de prédicateur dissimulateur aux multiples langages le rend capable de justifier toutes ses décisions, ainsi que leur contraire en cas de besoin.

L’analyse de Perrier reprend les événements majeurs de ces dernières années en matière de politique extérieure (Chypre, Union Européenne, Gaza, Syrie...) et intérieure, où le journaliste met clairement en lumière les antagonismes politiques internes en Turquie : l’opposition des démocrates, mais surtout celle des kémalistes et de l’armée. Il montre entre autres comment la question du tabou arménien est instrumentalisée dans ces conflits turco-turcs.

Et comme les journalistes ont des antennes partout, on apprend qu’Erdoğan dans sa jeunesse a joué dans une pièce intitulée Maskomyah, dénonçant le supposé complot maçonnique (mas), communiste (kom) et juif (yahudi) contre le peuple turc ; on découvre des extraits de conversations téléphoniques impliquant Erdoğan dans des scandales de corruption et, ceci explique peut-être cela, on se fait une idée de la coquette résidence de plus de 1000 pièces qu’il s’est fait construire à Ankara.

Guillaume Perrier, Dans la tête de Recep Tayyip Erdoğan, Solin / Actes Sud, 233 p., 19 €

Elle est amnésique et munie de deux passeports, sans parler du diadème et de la lingette rince-doigts. Elle reprend ses esprits dans un aéroport parisien. Que fait-elle là ? Part-elle ? Arrive-t-elle ? Ses passeports, elle n’ose pas les regarder, les gens normaux n’ont pas besoin de les lire, ils savent ce qu’ils contiennent. Rkvaa est surtout dotée d’un humour à toute épreuve. Rkvaa ? Oui, l’héroïne de Double nationalité. L’un de ses passeports est français, mais son autre pays ? D’après son prénom ? Difficile à deviner ? (Deux indices : les tintinophiles penseront à la Bordurie... Les habitants de ce petit pays sont « privés de thalassothérapie »...).

Le titre Double nationalité est grave, il pourrait être celui d’un témoignage larmoyant ou d’une étude sentencieuse, mais l’ouvrage de Nina Yargekov est un roman, un roman jubilatoire, parfois même hilarant.

Le parti pris de la fiction n’empêche évidemment pas une grande vérité dans l’expression du vécu de tous ceux dont les ancêtres n’étaient pas Gaulois. Ils se reconnaîtront et retrouveront leurs démêlés avec leur deux cultures. Ils compareront avec leur propre façon de gérer le choc des cultures en soi. La capacité à en rire ne vient pas de la légèreté du sujet, mais de la capacité de l’auteure à prendre du recul et à son authentique talent littéraire.

Nina Yargekov, jeune écrivaine et traductrice, sociologue de formation et à sa façon, n’en est pas à son premier roman, mais Double nationalité a été particulièrement remarqué fin 2016. Il a reçu le prix de Flore, récompensant un « talent prometteur », avec pour critères, « l’originalité, la modernité, la jeunesse », dixit le site officiel du prix créé par Frédéric Beigbeder. Trop tard, si vous aviez, vous aussi, des choses à dire sur le sujet. À vos plumes originales et modernes si convoitez ce prix donnant droit (entre autres) à un verre de Pouilly chaque jour au café de Flore pendant un an.

Nina Yargekov, Double nationalité, P.O.L, 2016, 684 p., 23,90 €.

Version numérique : https://www.bookeenstore.com/ebook/9782818040386/double-nationalite-nina-yargekov 16,99 €.

Le Dersim : une région au Nord de Kharpert comprenant encore, à la fin du xixe siècle, des zones indépendantes que l’Empire ottoman n’a jamais pu administrer. Kurdes Kizilbaches et Mirakians (des Arméniens organisés en tribus féodales exactement comme les Kurdes, mais ayant gardé leur religion et leur langue) y règnent en maîtres en suivant leurs propres coutumes. Un monde à part où la population s’est toujours battue et a vaincu les Ottomans.

L’auteur livre dans cet ouvrage un récit de ses deux voyages ainsi qu’un précis ethnographique présentant la topographie de la région, mais aussi l’ensemble des pratiques sociales de ses habitants (organisation sociale, structure des maisons, fiançailles et mariages, croyances, médecine, etc.).

Ce texte, initialement paru à Tiflis en 1900, est donc capital d’un point de vue ethnologique et historique et apporte à ces disciplines des savoirs nouveaux que la traduction en français de Jean-Pierre Kibarian, les notes d’Erwan Kerivel, les illustrations, la carte et les riches annexes permettent de porter à la connaissance de tous. Il permet en particulier de réexaminer l’idée que l’on se fait souvent de la soumission des populations de l’Empire. L’histoire montre l’exemple des habitants du Dersim qui ont refusé toute allégeance et ont toujours constitué un cauchemar pour la Turquie.

Antranik, Dersim, Carnets de voyages chez  les Kizilbaches et les Mirakians (1888 et 1895).

Texte présenté par Jean-Pierre Kibarian et Erwan Kerivel, traduit de l’arménien par Jean-Pierre Kibarian.

Société bibliophilique Ani, 2017, 250 p., 28,5 €Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Erevan à l’heure de la supposée modernisation urbanistique : son Boulevard du Nord, ses centres commerciaux... et la population chassée par le béton.

Le roman graphique de l’écrivain Viken Berberian et du dessinateur Yann Kebbi s’attaque à ce problème. L’énorme boule suspendue à un cable, qui se balance tout au long des pages et pulvérise tout ce qu’elle heurte, symbolise la folie destructrice de ceux qui, depuis quelques années, croient moderniser la ville en la coupant de son histoire et en expropriant les habitants.

Certaines villes sont détruites par les guerres, mais d’autres sont défigurées même en temps de paix, « par négligence ou mauvais goût ».

Dans le roman, le fautif est un magnat du béton, dont l’idéal artistique est le « brutalisme architectural ». Son fils, architecte raté mais illuminé, a de grands projets, qui vont tourner court.

Les auteurs lâchent la bride à leur imagination et font quelques trouvailles amusantes : des répliques, des éléments du dessin. De là à mériter toujours l’accueil très favorable de la critique – « les piques hilarantes » de Viken Berberian (Le Monde), « les dessins flamboyants de Yann Kebbi qui rappellent les audaces fauves de Delaunay ou de Dufy » (Libération) – on peut en discuter.

La maison d’édition présente justement, sur son site, un extrait de l’ouvrage.

Viken Berberian, Yann Kebbi, La Structure est pourrie, camarade, Actes Sud BD, 2017, 26 €.